DROIT DU SANG ET DROIT DU SOL |
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Tout
au début de l’ère marxiste dans les pays de l’Europe de l’Est,
un officier de propagande du parti essayait d’expliquer à un groupe
de paysans: «- Le communisme, camarades, signifie que tout ce qui
est à votre voisin est à vous»... triple ovation du
public en délire. Et l’orateur de poursuivre «... et tout
ce qui est à vous est à votre voisin»... Sifflements,
huées, pluie d’œufs pourris. Notre homme dut prendre ses jambes
à son cou pour ne pas être lynché. Cette anecdote illustre,
dans une large mesure, ce qui se passe chez nous à propos de la
nationalité. On entend clamer partout qu’il faut accorder la nationalité
libanaise à «ceux qui y ont droit». Qui y a droit? Ceux
qui relèvent du droit du sang et ceux qui se réclament du
droit du sol. Le droit du sang est universellement reconnu et admis comme
inaliénable, indiscutable et incontournable. Par contre, le droit
du sol varie selon les pays. Ceux qui l’admettent, cependant, le soumettent
à des conditions sévères et restrictives. Ainsi donc,
le droit du sol est relatif, alors que le droit du sang est absolu. Bien
entendu, comme chaque fois qu’une question cruciale est en jeu, au Liban,
les clivages émergent brusquement à la surface, crevant les
yeux et les tympans, les chré-tiens s’en tenant au droit du sang
et les musulmans soutenant mordicus le droit du sol. Le pavé dans
la mare fut pro-voqué par le fameux décret oc-troyant d’un
trait de plume à plus de 350.000 personnes la nationalité
libanaise, sans le moindre document justificatif (à part pour les
habitants de Wadi-Khaled et pour quelques résidents au Liban depuis
des décades), et dont beaucoup n’avaient aucun rapport avec le Liban.
Un lot hétéroclite de Kurdes, d’Egyptiens, de Jordaniens,
de Syriens, de Turcs, de Palestiniens, de Turkmènes et même
- dit-on - quelques Srilankais en prime. Certains protestèrent avec
véhémence. D’autres firent savoir aux protestataires qu’ils
devraient se taire sous peine d’être taxés de fanatiques,
d’assassins de l’unité nationale voire de suppôts d’Israël.
Mais l’air et le refrain ont changé depuis. Maintenant qu’il s’agit
de voter une loi restituant la nationalité libanaise à ceux
de l’émigration qui en feraient la demande et prouveraient leur
ascendance, les mêmes parties qui ont hurlé au fanatisme et
au confessionnalisme prennent l’attitude du penseur de Rodin pour émettre
doctement qu’il faudrait réfléchir et qu’on ne peut accorder
la nationalité à n’importe qui (!). Tel est l’avis, entre
autres, de M. Mohsen Dalloul qui se croit investi de la mission de délivrer
les certificats d’authenticité nationale. Ainsi donc, il faut user
de prudence pour rendre à un Libanais de père en fils sa
nationalité et perdre complètement de vue cette même
prudence quand il s’agit d’offrir généreusement cette nationalité
aux Turkmènes, Kurdes, Turcs et autres Srilankais?! La Syrie que
nous prenons pour exemple et que nous citons à tire-larigot à
propos et hors de propos, la Syrie considère tout Syrien d’origine
comme Syrien à part entière. Mieux, au regard des lois syriennes,
un Syrien ne cessera jamais d’être syrien quelles que soient les
nationalités qu’il porte ou les pays où il réside.
Et puisque l’exemple vient de haut, pourquoi cette levée de boucliers
face aux émigrés que nous sollicitons en permanence d’une
part pour leur soutirer de l’argent et les inciter à investir au
Liban; d’autre part, pour les porter à se constituer en autant de
lobbies auprès des gouvernements de leurs pays d’adoption? Et, enfin,
à quoi peut bien servir un ministère des Emigrés,
qui ne semble avoir été inventé que pour caser filles,
fils, collatéraux, copains et hommes lige? A moins que cela ne soit
une manœuvre politique pour amener l’autre partie - en plaçant la
barre trop haut - à consentir (du moins tacitement) à un
genre troc: la nationalité aux émigrés contre son
octroi aux Palestiniens et réaliser, par ce biais, une implanta-tion
en douceur! Que l’on en vienne à cette extrémité ou
que l’on perde l’énorme potentiel de 15 millions de Libanais de
la diaspora, peu importe en somme à nos dinosaures au pouvoir, pourvu
que eux restent vissés dans leurs fauteuils. Quant à nous,
nous voulons bien les conserver au frais dans notre jurassic park local,
mais auparavant nous devrions recourir non plus à l’Etat Civil mais
à la taxidermie (1) pour les naturaliser.
1- Art d’empailler certains échantillons de gibier pour mieux les conserver. |
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