SUR LA TERRE COMME AU CIEL |
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Michel
Aoun a parlé et nous sommes toujours là. La terre n’a pas
cessé de tourner. Le ciel ne nous est pas tombé sur la tête.
Les barricades n’ont pas ressurgi dans les rues et les sans-culottes ne
se sont pas mis en marche à l’assaut de Koraytem. Aucun pays arabe
n’a menacé de rompre ses relations diplomatiques avec nous et la
Syrie n’a pas du tout l’air de se retrouver dans le trente-sixième
dessous.
Après avoir vu et entendu Michel Aoun, on ne comprend vraiment pas pourquoi le pouvoir l’avait, une première fois, interdit d’antenne. Pourquoi claquaient-ils des dents à la seule idée de le voir apparaître à la télévision? Que croyaient-ils qu’il allait dire? Y aurait-il quelque chose que le général a choisi de taire et qui les terrorise à ce point? Idem pour le chahut Najah Wakim. Chahut dû, en grande partie, aux interventions hargneuses et maladroites de ses contradicteurs débarqués de Koraytem, en formation de commando. En tout cas, si grinçante qu’elle fut, la prestation du député de Beyrouth à la télévision n’a pas été perdue pour tout le monde, puisqu’elle devait servir de prétexte au gouvernement pour interdire les nouvelles et les émissions politiques sur satellite. Ouf! Mais si le Premier ministre y a échappé de justesse, en y laissant toutefois quelques plumes, la liberté d’expression, elle, a été proprement passée à la casserole. Bien entendu, le public a été noyé sous un déluge d’explications et de justifications. A entendre les chefs de l’Etat et du gouvernement, “les Libanais ne sont pas suffisamment mûrs” pour exercer la liberté (d’où sans doute, la présence des frères syriens pour nous l’apprendre. Qu’ils en soient remerciés). “C’est la complaisance des télévisions à présenter du Liban une image négative qui a poussé le gouvernement à prendre sa décision”. Autrement dit, les médias mettent en péril le crédit de l’Etat et du gouvernement à l’étranger et, de ce fait, font fuir les éventuels investisseurs, terrorisés à l’idée de se laisser engluer dans la mélasse libanaise. Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre comme énormités! Ainsi, ce sont les médias qui donnent du Liban une idée négative et non la corruption généralisée, la gestion catastrophique, l’anarchie érigée en système de gouvernement, la récession économique et la débandade sociale, fruits d’une politique obtuse et suicidaire, le mépris des lois et des règlements, le viol des accords internationaux, notamment, la convention des droits de l’homme?! Que l’on nous prenne pour des imbéciles, nous le méritons puisque nous avons pu les supporter jusqu’à présent. Mais M. Hariri ne se risquerait pas à considérer ses congénères du gros capital comme des attardés mentaux. Pense-t-il vraiment, que les possesseurs de gros capitaux, à l’étranger, feraient leurs investissements sur la base d’articles de presse et d’émissions télévisées? Les entreprises, sociétés, compagnies, multinationales, holdings, etc... n’auraient pas plutôt recours à des experts qui viendraient étudier la situation sur place, à des instituts et bureaux spécialisés qui leur évalueraient le degré minimum de stabilité, de crédibilité, de sécurité, de respectabilité du pays où ils envisagent d’aventurer leurs capitaux? Si de telles études devaient être effectuées dans le Liban d’aujourd’hui, elles laisseraient loin derrière elles tout ce que les médias pourraient non seulement dire, mais aussi inventer. Nos dirigeants le savent. Alors, à quoi sert cette mesure stupide de rogner les ailes des médias? Serait-ce simplement pour réduire au silence les opposants? Cela est bien possible, du moins à en croire la dernière déclaration du Premier ministre qui, au cours d’un récent iftar, s’est exclamé: “Que l’opposition commence par avancer des idées de rechange au lieu de se plaire à créer un courant de suspicion déstabilisateur”. Monsieur Hariri a vécu, longtemps, dans des pays où l’opposition n’existe pas, sinon il aurait appris qu’en démocratie l’opposition est, en elle-même, une solution de rechange. De plus, la suspicion fait génétiquement partie de la nature de la IIème république. Quant au courant déstabilisateur, que nos gouvernants se rassurent. Il y a cinq ans qu’ils gouvernent en état d’équilibre instable et ils continueront à le faire, en dépit de la loi de la pesanteur, tant que ceux qui les ont amenés au pouvoir continueront à les y maintenir. Tout le reste n’est que mauvaise littérature. Toute la question est maintenant de savoir si, après le ciel, le président Hariri tournera son courroux vers la terre où la presse écrite, déjà dans l’œil du cyclone, sera la prochaine cible. Dans ce cas, on en viendrait à interdire l’accès à l’Internet. Je ne sais pas si on peut techniquement le faire, mais le ministre Sabeh, qui semble avoir plus d’imagination et, surtout, plus d’enthousiasme que ses prédécesseurs, trouvera le moyen de nous ramener au temps heureux où ces emmerdeurs de Phéniciens n’avaient pas encore inventé l’alphabet. |
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