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LA FAIM DES DROITS |
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Incontestablement,
l’auteur du célèbre “J’accuse” est toujours vivant. Il continue
à faire école. Pour nous les gardiens de la parole libre,
il est le maître à penser et l’accusateur de tous les temps.
Certes, en ce début de l’an de grâce 1998, les Libanais n’éprouvent,
hélas! qu’un seul souhait, qu’on leur rende leurs droits; de leurs
obligations, ils sont conscients. Un souffle de liberté est capable
d’emporter à tous les diables les auteurs des bavures et des abus
qui empestent leur pays d’un bout à l’autre. Bien sûr, ce
n’est qu’un simple rêve vite oublié. Seul l’adage de Timon
d’Athènes (1) restera gravé dans leur mémoire: “d’avoir
vécu des jours meilleurs”.
Le climat délétère dans lequel baignent les citoyens n’est pas enviable: l’esprit courbé sous une tutelle imposée qui n’aspire pour le Liban qu’un destin de maison de retraite ou d’un vaste centre hospitalier, où chacun sert d’infirmier à son voisin. Ecœurant et pourtant vrai! Si cette république devait accoucher en fin de course, de bâtardises telles dont les préjudices accablants sont devenus insupportables, au prix de l’avilissement de ce pays, il faudrait tirer son chapeau. Un pays ne peut jamais perdurer s’il n’est pas conduit dans la transparence et l’exigence, s’il n’est pas gouverné par un homme à poigne, capable d’obtenir des Libanais plus de ce qu’ils croient donner à l’heure de vérité. C’est le rôle du président de la République, seul maître des horloges et la raison de sa prééminence absolue en temps de crise, à condition que le Liban soit libre de ses choix, du moins pour l’essentiel. C’est en conservant son indépendance qu’il peut s’autogouverner, qu’il peut influencer le cours des événements, ce qui n’exclut pas les alliances, ni les politiques communes de bon voisinage. Souveraineté nationale et prééminence présidentielle passent, quelquefois, avant le régime d’assemblée et de partis, bien avant une cohabitation à la hussarde, laquelle détruit l’autorité et émiette les responsabilités. Sous la deuxième république, malheureusement, le débat politique tel que nous l’entendons, a perdu sa dimension proprement essentielle dans l’administration de la Cité. Le prétendu libéralisme tel que pratiqué chez nous, peut à la rigueur inspirer une gestion, mais il ne pourra en aucun cas se substituer au gouvernement de la Cité. Or, pour qu’un pays se sente bien administré, il faut tout de même définir clairement les enjeux de son présent et de son avenir, les moyens et les conditions les plus efficaces pour les affronter. C’est la règle de toute démocratie qui se respecte. En l’absence d’un débat sérieux et consensuel, les Libanais se sentent instinctivement déconcertés, le discours politique qu’on leur tient sonne faux. Quand on claironne haut et fort que le gouvernement s’apprête à solutionner les graves problèmes qui les affectent, ils n’y croient pas, ils ont le sentiment qu’on leur ment. La vie publique, au Liban, est empoisonnée, par le mensonge. Une fois de plus, un pays ne peut perdurer s’il n’est pas conduit dans la transparence et l’exigence! Toutefois, plus les erreurs sont graves, plus les critiques et les commentaires sont durs. Est-ce trop demander que d’éviter le retour méthodique au relâchement des mœurs politiques, à cette perversion foncière des institutions, enlisant peu à peu les pouvoirs publics? Evidemment, les ambitions trop affichées du chef de gouvernement le desservent, en voulant rivaliser avec ses partenaires de l’Exécutif et du Législatif, sur la scène locale et internationale: le premier, arbitre suprême au-dessus de la mêlée, le second, frondeur juré. Ce qui fait que le Liban est géré à la sauvette au lieu d’être gouverné sous l’égide d’un Etat de droit. Ses dirigeants s’activent au quotidien à appliquer la loi de deux poids et deux mesures, au détriment de l’intérêt collectif mis à l’encan, laissant le pouvoir se diluer dans la médiocrité et la stérilité. Il est dit: qu’aux temps bucoliques de la tradition paysanne, on n’attelait pas au même joug, des chevaux désaccordés, tirant à hue et à dia. Le symbole s’applique au politique, où il est dangereux de confier la conduite de l’Etat à des rivaux chevronnés, au moment où le Liban traverse l’époque la plus tourmentée de son histoire. Neuf ans ont passé et nombre de nos exarques ont découvert que cette bâtardise du pouvoir est détestable à tous égards, et que son charme apparent n’aurait duré que l’espace d’un matin. Ce n’est pas seulement dans les périodes de désespoir que la colère et la révolte des peuples éclatent. C’est quand l’esprit critique renaît et qu’au départ on veut lui donner un souffle de liberté. Si le gouvernement des Trente tient à ce que cet état d’esprit ne dégénère pas en crise incontournable, il ne doit pas pour autant se contenter de passer habilement entre les vagues houleuses qui le submergent. Il faut parler aux Libanais d’ambitions et de difficultés, des étapes et des moyens de les surmonter. Ils ont besoin d’un projet auquel croire, et non pas qu’on le fasse une fois de plus lanterner. Les Libanais ont faim de droits. Il est temps qu’on les comprenne! (1) Timon d’Athènes: Pièce de Shakespeare. |
![]() “En démocratie, l’essentiel est entre les mains du peuple et les institutions valent ce que les citoyens en font.” Emile Zola
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