Saturnale

Par MARY YAZBECK AZOURY  
"PARLEZ... PARLEZ VITE, GÉNÉRAL"
“A quoi bon parler si l’on ne veut pas agir?”, aurait répondu le général de Gaulle à des amis qui s’étonnaient de son silence en 1958, lors des graves événements d’Algérie.
Alain de Serigny qui avait lancé le fameux appel à de Gaulle le 11 mai dans une lettre ouverte publiée le dimanche 11 mai 1958 dans “Dimanche Matin” et, le lendemain, dans “L’Echo d’Alger”, terminait son appel en ces termes: “Aujourd’hui, me tournant vers vous, je m’écrie: “Je vous en conjure. Parlez, parlez vite, mon général, vos paroles seront une action!”
On connaît la suite, le discours du 19 mai 1958 du général de Gaulle, où il s’est écrié entre autres: “C’est, peut-être, le début d’une résurrection... Hâtez-vous; les choses et les esprits vont vite...”
Cela fait partie de l’Histoire de France.
Le général Aoun fait partie de l’Histoire du Liban.
Le public libanais, partisans, adversaires et indifférents attendaient ce qu’il avait à dire ce fameux dimanche sur MTV.
Dès le début, on déchante! La présentation est trop longue, monotone, les termes très passe-partout! La couleur est donnée et, pourtant, on veut croire que le Général va parler, va oser dire des choses inédites.
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“BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN”
Or, ce qui va se dérouler est inspiré de la pièce de Shakespeare “Beaucoup de bruit pour rien.”
C’est beau de ressasser le passé; c’est bien de s’expliquer; c’est encore mieux de répliquer vertement à la manière du Général “cru 1990” à Mohsen Dalloul... Mais c’est insuffisant.
Un général assagi, un peu trop bourgeois, qui a mis de l’eau dans son vin, ressemblant, énormément, à tous les candidats à la Présidence du Liban... On ménage la chèvre et le chou. On ne déteste pas les Syriens, mais il faut réglementer leur présence. On n’en veut plus à tel, on n’attaque plus tel autre, car il est en prison; on discute de comptes en banque, etc... etc...
Trop bourgeois le Général.
Trop candidat le Général, tout en affirmant qu’il ne l’est pas.
Trop de verbiage.
Trop long le Général et toute la séquence.
Déçus et désabusés les partisans...
Jubilants les adversaires...
Ennuyés les indifférents...
En fait, c’est le prélude classique à tout postulant à la première magistrature de l’Etat.
On aurait souhaité un cri du cœur, fort, sans ambiguité; un cri vers l’avenir, des perspectives d’un futur lumineux, une harangue fougueuse qui remue les consciences et les masses.
Qu’a-t-on vu?
Hélas! La montagne a accouché d’une souris!
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ÉLOGE DE LA VESTE
On a tort de faire des gorges chaudes à propos des gens qui retournent leur veste en hâte lorsqu’un nouveau pouvoir apparaît. D’abord, parce que cela est vieux comme le monde. Le pouvoir est un soleil et l’homme est héliotrope.
Saint-Simon l’a superbement décrit dans ses “Mémoires”. Les courtisans de Versailles étaient encore plus cyniques que les courtisans d’aujourd’hui. Dès que mourait le roi ou le haut personnage auquel ils avaient attaché leur fortune, ils se ruaient à l’appartement de son successeur. Je veux dire qu’ils s’y ruaient physiquement. Leur course ébranlait les beaux parquets du château comme une charge de cavalerie. L’antichambre du soleil couchant se vidait en dix minutes et l’on s’écrasait dans celle du soleil levant, déserte la veille.
A Paris (aujourd’hui), ce phénomène de vases communicants se produit avec un peu plus de lenteur. Cela tient à la presse, qui n’existait pas au XVIIème siècle et dont on redoute qu’elle se moque de vous si l’on fait preuve d’une précipitation trop ingénue.
Le retournage de veste, qui s’opérait en un instant jadis prend, à présent, deux ou trois semaines. Le progrès rend tout plus long. Nous le remarquons dans divers domaines.
En second lieu, les gens qu’on appelle arrivistes, opportunistes, girouettes, planches pourries sont les garants d’une certaine humanité dans la vie politique. Quand on a affaire à des hommes tout d’une pièce, à des incorruptibles qui ne transigent jamais avec leur conscience, on peut craindre les pires excès, au nom de principes abstraits. Tandis qu’avec les caméléons, qui savent que rien n’est sûr dans ce monde, que le pouvoir va et vient comme une navette, que tel qui est au fond du trou aujourd’hui sera peut-être le maître demain et, qu’en toute circonstance, il faut envisager l’avenir, on peut toujours s’arranger.
C’est ce qu’écrit Jean Dutourd, dans son livre “De la France considérée comme une maladie” aux Editions Flammarion.
Alors, nous autres Libanais qui tournons souvent vers la France comme un maître à penser et, souvent, à copier, comme une référence en presque toute chose, il nous est doux de constater que ce qui se passe chez nous n’est, après tout, qu’un phénomène mondial et séculaire. Ceci apaise nos consciences et calme nos remords... Si nous en avions.
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“LE CERVEAU NOUVEAU EST ARRIVÉ”
Tel est le titre de la conférence donnée par le professeur Gédéon Mohasseb au Rotary Club de Beyrouth.
Notre collègue Camille Menassa, président du club, l’a présenté en ces termes: “Le cerveau nouveau est arrivé. Croyez-moi, cela peut être plus grisant que le meilleur des vins. Qui sait, peut-être verrons-nous arriver le jour où l’on pourra changer le cerveau de certains. Alors, les choses pourraient sans doute aller beaucoup mieux.”
Avec beaucoup d’humour et de projections à l’appui, le professeur Mohasseb a parlé du “Cerveau nouveau...”
“Le cerveau est une usine chimique qui travaille 24 heures sur 24. Il sécrète des substances chimiques qu’il utilise pour toutes les fonctions cérébrales et extra-cérébrales. Ce sont les neuro-transmetteurs et les neuro-hormones. Or, depuis quelques années, on a découvert que ces mêmes substances chimiques sont sécrétées en dehors du cerveau. L’état mental augmente ou diminue la sécrétion de ces substances, selon que le tonus psychique est élevé ou déprimé.
“En effet, le système immunitaire sécrète les mêmes neuro-transmetteurs et neuro-hormones. Il possède les mêmes récepteurs pour ces mêmes substances. A titre d’exemple, l’ACTH est, aussi, bien sécrétée par l’hypophyse que par le système immunitaire. Plus de vingt produits sont déjà découverts. Ce système immunitaire serait-il un nouveau cerveau, une extension du premier, un “cerveau éclaté”? Question primordiale qui ouvre la voie à des applications pratiques dans le traitement des cancers, du sida, de la sclérose en plaques et certaines maladies mentales.”
Et si l’on commençait à dresser des listes de cerveaux libanais ou autres à changer?
Tout en gardant en mémoire que chacun de nous porte un fou sous son manteau, mais que certains le dissimulent mieux que d’autres.

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