Alia Solh: La “Vigie de l’indépendance” trahie par son cœur généreux

La fibre (patriotique) de son cœur éprouvé par les malheurs de la mère-patrie, a cessé de battre. De son long exil parisien, Alia Solh est retournée une dernière fois au pays natal pour un ultime repos en cette terre libanaise qu’elle a aimée et défendue passionnément et dont son père, le grand patriote Riad Solh, avait été l’un des libérateurs.

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Alia Solh, une grande dame libanaise
qui laisse l’empreinte d’un caractère fort et intransigeant.

Avec elle vient de s’éteindre la brillante et lumineuse étoile qui, telle une vigie veillait sur ce Liban si cher à son cœur, attentive aux moindres reflux de la politique. On a vu en elle la “gardienne de la conscience de l’Indépendance”. Elle fut en réalité une sentinelle armée d’une plume élégante et incisive engagée dans la défense des valeurs nationales. De fait, elle accomplissait pleinement le testament politique légué par son illustre père. Feu Riad Solh avait toujours rêvé d’avoir parmi sa progéniture de cinq filles, un garçon, afin d’assumer son héritage national. La Providence a bien pourvu à la réalisation de ce rêve en la personne de sa fille aînée Alia qui, tout au long de sa vie publique, a su défendre avec un courage exemplaire les principaux legs de l’héritage paternel. Et c’est en période de crises politiques que la talentueuse Alia se transformait en véritable pasionaria pour adopter les positions nationales les plus intransigeantes et les plus déterminantes; pour dire “NON” à quiconque, toutes les fois que la Constitution libanaise et les diverses institutions politiques du pays - notamment le Pacte national de 1943 - étaient en cause.

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A partir de la gauche: Mme Lamia Solh, le président Sami Solh,
Mme Alia Solh, Mme May Yassine, MM. Salaheddine Nachachibi et Georges Naccache.

Ainsi, tout naturellement les lecteurs du journal An-Nahar attendaient, impatiemment, son éditorial, surtout en période de crises et de troubles politiques où elle n’a jamais manqué, en temps opportun, de faire la critique (souvent au vitriol) et la mise au point qui s’imposaient de toute rigueur. Ses prises de position courageuses soulevaient respect et considération pour sa personnalité dans l’opi-nion publique mais, aussi, parmi les leaders politiques et chefs d’Etat de différents pays arabes. Ce qui fit d’elle une des figures féminines les plus célèbres du journalisme arabe. Des études à l’Université d’Oxford, en Histoire et littérature arabe et islamique, suivies d’une spécia-lisation dans les mêmes disciplines à l’Université américaine de Beyrouth, l’avaient préparée à cette voie.

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Lors d’une visite du patriarche Sfeir à Paris, le chef de l’Eglise maronite en compagnie de Alia Solh et Mme Sylvie Fadlallah, ambassadrice du Liban en France.

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Les prises de position courageuses de Alia Solh soulevaient respect et considération des leaders politiques et des chefs d’Etat des différents pays arabes. Ici, reçue en audience par le président Hafez el-Assad.

Son dernier voyage à Beyrouth
Alia Solh a été mariée à l’écrivain palestinien Salaheddine Nachachibi dont elle a eu une fille et un garçon qui vivent actuellement aux Etats-Unis. Suite à l’invasion israélienne de 1982, elle s’est installée à Paris, tout en effectuant de fréquents voyages aux Etats-Unis. Elle a recommencé à revenir à Beyrouth à partir de 2001, mais seulement pour de brèves visites. Et c’est à Paris qu’elle s’est éteinte vendredi 27 avril terrassée par une crise cardiaque, à l’Hôpital américain de Neuilly. A l’annonce de son décès, ses quatre sœurs Mouna, Bahija, Lamia et Leila, avec leurs familles, se sont aussitôt retrouvées autour d’elle et l’ont accompagnée le lendemain dans son dernier voyage à Beyrouth. La dépouille mortelle transférée à bord d’un avion spécial de la MEA, a reçu un accueil officiel et populaire avant d’être emmenée, recouverte du drapeau libanais, à bord d’une ambulance de l’association des Makassed jusqu’au palais Riad Solh à Bir Hassan où des prières ont été dites à la mosquée, avant l’inhumation à Ouzaï, en présence de dignitaires religieux sunnites, chrétiens, chiites et druzes.

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A Paris, Alia Solh félicitant Ghassan Tuéni qui vient d’être décoré par le Premier ministre français, Dominique de Villepin.

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Le prince Al-Walid Ben Talal recevant les condoléances
du président Emile Lahoud...

“Mon père, ce héros de l’indépendance”
Dans une interview à La Revue du Liban, à l’occasion du 25ème anniversaire de l’Indépendance nationale (le 22 novembre 1968) Alia Solh raconte son enfance écoulée à l’ombre de ce grand patriote Riad Solh, surnommé “le père de l’Indépendance” et la manière dont elle avait été le témoin muet de tous les pourparlers portant sur l’indépendance et l’évacuation du territoire, confortablement installée sur les genoux de son père. Elle avait alors trois ans!

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... et du Premier ministre Fouad Sanioura.

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La Première dame Andrée Lahoud présentant ses condoléances
aux sœurs de la défunte.

Evoquant le souvenir de son célèbre père avec “mes armes qui sont un cœur et une mémoire”, elle révèle: “Depuis ma toute tendre enfance, je m’attachais si câlinement à ses pas qu’il finit par m’adopter, m’appelant son “ombre réfléchie à midi moins le quart...” l’heure à laquelle l’ombre est la plus réduite. Devant son ombre, on finit fatalement par penser à haute voix. J’ai souvent entendu parler de l’Indépendance comme étant le fruit de négociations, d’accord, d’un cadeau octroyé par une puissance. Cela me choque.

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Mme Leila Solh Hamadé
réconfortée par Mme Mouna Hraoui.

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M. Melhem Karam présentant ses condoléances au président Lahoud, au prince Al-Walid et à M. Riad el-Assaad.

Pourtant, notre indépendance n’a pas été l’effet d’un décret, présidentiel ou royal, ni l’aboutissement de négociations. L’Indépendance a été la rencontre d’un destin, celui du Liban et des Libanais et d’un chef: Riad Solh. L’Indépendance d’un pays n’est pas issue de la génération spontanée. On ne s’instaure pas héros de l’Indépendance en quelques heures, en quelques semaines ou en quelques mois. Ce n’est pas le hasard qui fit de Riad Solh le président du Conseil de l’Indépendance. Le Liban est devenu indépendant parce qu’il y avait Riad Solh comme Premier ministre en 1943. J’insiste sur ce point: en 1943, à la tête du gouvernement, il y avait un homme qui, en 40 ans avait séjourné bien plus longtemps en exil et dans les prisons que libre, un homme qui avait été condamné six fois à mort par les Turcs et par les Français...”

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MM. Ali Oumlil, ambassadeur du Maroc, Saër Karam,
Saïd el-Assaad et Samih Solh.

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La prière à la mosquée d’Ouzaï avant l’inhumation d’Alia Solh
au mausolée de son père.

“Le Liban n’est pas une patrie ordinaire”
Parlant des enseignements légués par Riad Solh, Alia confie: “Le Liban, disait mon père, n’est pas une patrie ordinaire. Il existe parce qu’il y a des Libanais, il existe de par la volonté de ses fils. Il faut croire au Liban pour qu’il existe. Mon père y croyait fermement... Mon père regardait vers l’avenir et croyait fermement en un Liban indépendant, en un Liban arabe. Il a été le martyr de ses croyances, le premier des fedayin, sans grenade ni mitraillette, certes, mais un combattant convaincu qui n’a pas hésité à se jeter dans la mêlée”. Toute une légende qui a auréolé son image de “père de l’Indépendance” et dont le départ aujourd’hui de la “fille bien aimée” tourne une page glorieuse de notre Histoire.
Avec le décès de Alia Solh, le Liban et le monde arabe perdent une personnalité marquante qui laissera l’empreinte de son caractère fort et intransigeant pour les décades à venir.

JEAN DIAB
Article paru dans "La Revue du Liban" N° 4104 Du 5 Au 12 Mai 2007
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