Ancien vice-président de la Chambre Élie Ferzli:
“Il faut créer une auto-immunité libanaise
dans l’attente des grands règlements régionaux”

Depuis la visite à Beyrouth du secrétaire adjoint du département d’Etat américain pour les affaires du Moyen-Orient, M. Elie Ferzli, ancien vice-président du parlement, est à la une des médias et de toutes les interviews. Cette visite l’a propulsé au-devant de la scène politique. Certains ont même assuré qu’à la suite de cette rencontre, il a rendu visite au président Bachar Assad, rumeur qu’il a fortement démentie.
M. Ferzli a une vision très claire de la conjoncture locale, régionale et internationale. N’a-t-il pas été le premier à mettre en garde contre l’“irakisation” du Liban et la menace d’une sédition sunnito-chiite? Certes, ce danger existe toujours, mais s’est atténué. Il en va de même pour la partition du pays. Un tour d’horizon rapide avec M. Ferzli jettera la lumière sur la fragilité de la situation et la nécessité pour les Libanais de s’unir pour faire les choix décisifs et éviter le pire. Il ne s’agit pas d’une image sombre de la conjoncture mais de “real politique”.

Que pensez-vous de l’attaque militaire américaine contre Abou-Kamal en Syrie?
A mon avis, cette administration s’énerve, car les Syriens refusent de coopérer avec elle, en ce qui concerne les négociations en Irak ou ailleurs, car cette administration tiré à sa fin et les Syriens veulent traiter avec la nouvelle.
Cette opération n’a ni portée, ni dimension. Elle prouve que les renseignements américains leurrent leur administration pour des fins purement matérielles.
Dernièrement, M. David Hale, secrétaire d’Etat adjoint américain pour les affaires du Moyen-Orient vous a rendu visite, dans quel cadre s’inscrit cette rencontre?
Que des responsables américains me rendent visite, n’est pas chose nouvelle; ils l’ont toujours fait depuis plus de vingt ans, alors que je me trouvais à l’hémicycle et même lorsque je ne m’y trouvais plus. Toutes les délégations de sénateurs, de parlementaires ou de hauts responsables américains me rendaient visite suscitant l’ire des gens du pouvoir qui s’insurgeaient contre ces visites, en se demandant si cela était un message à leurs partisans. Malgré tout, quatre à cinq mois plus tard, les Américains revenaient me voir.
La visite de M. Hale a eu lieu alors que nous approchions de l’élection présidentielle américaine et au sein d’une situation régionale nouvelle. En effet, les Etats-Unis entament des négociations avec les Irakiens pour limiter la durée du maintien de leurs troupes, la date proposée serait la fin de 2011. Il y a, aussi, la question afghane avec les concertations sur la poursuite ou non de la bataille militaire et les chances de son succès ou de son échec. D’ailleurs, l’émissaire des Nations unies, s’est exprimé à ce sujet, affirmant que la victoire, en optant pour la bataille militaire seule, était exclue. Pour cela, le président Karzai devait entamer des pourparlers avec les talibans et le Mollah Omar.
Ainsi, dans ce climat et jusqu’à ce que les Etats-Unis élisent un nouveau président, il est nécessaire de préparer le terrain au Moyen-Orient pour trouver des alternatives à cette présence militaire, sachant que les Etats-Unis ont toujours pour priorité politique la guerre contre l’Irak.
Quel serait donc l’alternative?
La Syrie. C’est mon point de vue. D’ailleurs, ils ont d’ores et déjà, annoncé qu’ils ont entamé leurs contacts avec les Syriens. D’ailleurs, la réunion de Condoleezza Rice et de M. Moallem est claire en ce sens. Mais cette analyse ne signifie pas que la partie américaine n’a pas affirmé son attachement à l’indépendance et à la souveraineté du Liban; c’est notre revendication en tant que Libanais. Toutefois, mon analyse s’accompagne de données américaines vécues sur le terrain. Premièrement, l’administration politique du Liban par le pouvoir établi depuis 2005 et jusqu’à présent, a échoué quant à réaliser les objectifs déclarés de la politique américaine basée sur l’application de la résolution 1559 avec, en tête, le désarmement du Hezbollah par les moyens pacifiques. Malgré l’alliance quadripartite, elle a échoué, aussi, à réaliser l’unité du pays et à assurer sa stabilité. De son côté, Israël n’a pas atteint l’objectif déclaré de la politique américaine et proclamé par Olmert à savoir, que la guerre de juillet 2006 avait pour but le démantèlement du Hezbollah. Face à cette situation, la politique américaine repose, présentement, sur la consolidation des réconciliations intérieures, sachant que la partie politique principale de ces réconciliations est le Hezbollah. Parce que l’unité du Liban et le projet de l’Etat libanais sont une nécessité pour assurer l’unité de l’Armée et réactiver le rôle de la Grande Muette, colonne vertébrale de la sécurité libanaise, notamment dans sa lutte contre le terrorisme. D’où la nécessité affirmée par M. Hale de réhabiliter les troupes régulières. Par conséquent, le réarmement de l’Armée libanaise, de manière à pouvoir affronter les défis, lesquels dans le concept de M. Hale consistent en la guerre contre le terrorisme et non la guerre contre Israël et la libération des territoires occupés ou l’interdiction à Israël de violer au quotidien la souveraineté libanaise.
Pour les Américains, la région est un champ sécuritaire unifié s’étendant de la Méditerranée jusqu’en Afghanistan. Les attentats au Liban ne peuvent être séparés de ceux perpétrés en Syrie. D’où la visite du président Sleiman à Damas et le communiqué commun avec la déclaration de presse conjointe traitant du contrôle des frontières communes, de la lutte contre la contrebande et le terrorisme.
Ces propos étaient très précis et recelaient un feu vert européen et sans doute américain. L’émissaire américain a bel et bien déclaré que le président Bush a été très impressionné par sa rencontre avec le président Sleiman. Que signifie donc cela? Le président Sleiman a fait bonne impression avec son titre de commandant en chef de l’Armée, de coordonnateur avec les Syriens et le Hezbollah durant des années et de fin connaisseur du terrain face à l’agresseur israélien.
En ce qui concerne l’argent électoral, j’ai dit aux Américains: “Vous dites que vous ne voulez pas d’influence iranienne au Liban, mais, lorsqu’une partie a recours à l’argent qu’il soit saoudien, iranien ou autre, les autres parties vont, nécessairement, en faire de même”. Il faut une décision politique pour interdire l’argent politique dans le pays.
Quelle a été sa réponse?
Certainement, il a évoqué le moyen et la méthode à suivre pour combattre ce fléau.
Pourquoi s’est-il adressé à vous et non à un autre représentant de l’opposition?
Et pourquoi pas moi?
Avez-vous rendu visite au président Bachar Assad après votre rencontre avec M. Hale?
Non.
Que vous a-t-il dit de spécial?
Il m’a dit in texto: les relations et les contacts ont commencé avec les Syriens.
A votre avis, quelles sont les alternatives pour les Américains, le Hezbollah constituant une menace pour Israël, surtout avec ses fusées?
A mon avis, la seule alternative réside dans notre proposition leur recommandant de soutenir fortement le processus de paix. Il n’existe pas de solution en dehors de cela. Il faut éliminer les conséquences morales de la descente israélienne à Verdun et de l’assassinat des leaders de la résistance palestinienne. Lorsque ce climat sera accompagné de négociations directes et d’une participation américaine sérieuse pour en favoriser l’aboutissement, à mon avis les circonstances deviendront propices pour régler radicalement toutes les questions, notamment les armes du Hezbollah.
La réconciliation chrétienne va-t-elle avoir lieu?
Nous sommes avec la réconciliation et, à mon avis, si nous surmontons l’attentat de Bsarma commis dernièrement à l’encontre de la famille Frangié, je ne vois pas d’autres problèmes entre les chrétiens. Il faut éliminer tout conflit au sein de la société libanaise, mais non la diversité politique, qui est justifiable. Où réside donc le conflit entre Aoun et Geagea, le général ayant rendu visite au chef des F.L. en prison?
Oui, mais le Dr Geagea ne lui a pas rendu la visite?
Qu’il prenne donc l’initiative de le faire.
Sur le terrain, il existe de fortes tensions?
Cela est dû aux discours politiques et aux leaders qui cherchent à mobiliser leurs partisans.
Cela n’a rien à voir avec la réconciliation, mais si la rencontre avait lieu même d’une manière apparente, la tension s’atténuerait d’elle-même. Toutefois, ce qui consoliderait l’entente, la réconciliation et influerait sur l’entité libanaise entière, c’est l’union islamique, car le conflit sunnito-chiite est destructeur et pourrait s’étendre du Liban au Pakistan. C’est un complot et une décision prise pour garantir des frontières sûres à Israël, dont la sécurité se base sur le conflit inter-musulman, car l’Etat hébreu serait menacé en cas d’union islamique.
Le Liban fait partie intégrante du monde arabe et musulman. Une sédition sunnito-chiite au Liban pourrait affecter dangereusement le pays du Cèdre. L’union sunnite-chiite est une revendication chrétienne par excellence, car en Irak, la sédition a conduit à l’exode d’un million de chrétiens de Mossoul et d’ailleurs. Là, je veux dire que la division du pays en loyalistes et opposants est une erreur traditionnelle car les 8 et 14 mars font, désormais, partie d’un même gouvernement. De toute manière, même les appellations 8 et 14 mars sont fausses, car il y a eu un repositionnement des uns et des autres. En effet, le général Aoun qui faisait partie du 14 mars s’est repositionné. Il en va de même de Walid Joumblatt qui, à son tour, a changé de position. Alors qu’il incitait les Américains à envahir la Syrie, il courtise, actuellement, l’armée syrienne. Quant au 8 mars, c’est une manifestation place Riad Solh à laquelle a invité sayyed Hassan Nasrallah pour remercier la Syrie de son rôle joué au Liban. Le 8 mars a pris fin le jour même de sa tenue, mais l’appellation a été donnée à l’opposition par le 14 mars pour lui donner une couverture chiite.
Aujourd’hui, la division réelle des Libanais doit être entre deux parties: celle des partisans de la culture de l’entente et de l’accord et celle des partisans du conflit et du désaccord.
C’est-à-dire les partisans de la partition?

Pas nécessairement, Israël ne joue plus au jeu de la partition, sachant que les documents divulgués dernièrement affirment qu’au cours de la guerre de Suez, Israël projetait l’annexion du Liban-Sud et l’instauration d’un mini-Etat chrétien. D’ailleurs, ce qui se passe en Irak actuellement est une partition.
Pensez-vous que, présentement, ce conflit a été atténué et que la menace de sédition sunnito-chiite s’est totalement dissipée?
Pas encore. La situation est encore dangereuse au Liban. Il y a eu une détente, mais il faut encore beaucoup de travail. Je crois bien que les réunions qui s’ensuivront la favoriseront.
Il n’y a donc plus de menace de conflit?
Le danger d’un tel conflit s’est largement estompé.
Doit-on appréhender une guerre extérieure?
Les circonstances n’y sont pas propices.
Et qu’en est-il du risque d’effritement et de partition du Liban?
La menace de la partition est toujours présente, mais fait face à de nombreux obstacles. A mon avis, l’effritement du Liban est synonyme de chaos. S’il a lieu, la situation ne sera plus du ressort des Libanais et le Liban deviendra une responsabilité régionale et internationale.
Vous avez été le premier à évoquer l’irakisation du Liban; la menace existe-t-elle toujours?
Pour sûr, le danger est encore présent, car le complot existe toujours. Toutefois, il a diminué, car les sunnites sont, désormais, conscients qu’on ne peut exploiter, politiquement, ce conflit, ni jouer avec le feu. De leur côté, les chiites ont réalisé que cette sédition pourrait nuire à leur projet politique régional, notamment dans leur guerre avec Israël en tant que résistance d’où la nécessité de s’entendre même par la force.
La situation est-elle encore fragile?
Certainement. Pour cela, j’ai appelé les responsables au Liban à s’entendre et à créer une auto-immunité, dans l’attente des grands règlements régionaux dont le Liban pourrait bénéficier.
Lorsque Condoleezza Rice a annoncé que le Liban est la première ligne de défense, cela signifie qu’il existe un front s’étendant de la Méditerrannée jusqu’en Afghanistan. Ayman Al-Zawahiri a rétorqué que le Liban est devenu une scène du “Jihad” car, d’après lui, la guerre doit se faire sur la première ligne de défense. Ainsi, le Liban est devenu, par excellence, la scène de cette confrontation. Aux Libanais de savoir où réside leur intérêt. Attiser le feu chez eux si, à Dieu ne plaise cela avait lieu, ne pourrait s’éteindre avant le règlement de la question d’Afghanistan. La rencontre de Nicolas Sarkozy et du président Assad à Damas, n’a pas eu lieu d’un vide. Il s’y est rendu, car les intétêts stratégiques des frontières Sud de l’Europe imposaient la stabilité régionale. Cette visite du président de l’UE et les visites secrètes qui ont suivi des Italiens, des Anglais et des Espagnols s’insèrent dans le cadre d’une politique américaine claire. D’ailleurs, il est naturel que l’action politique américaine s’amplifie dans les mois à venir avec l’accession au pouvoir d’une nouvelle administration, la dynamique des relations syro-américaines sera réactivée.
Pensez-vous que le futur président américain, qu’il soit démocrate ou républicain, influera sur le cours des choses?
Le rapport Baker-Hamilton constitue la décision de la nation américaine, qui a été prise suite à l’échec de Bush et de son administration. Ce rapport a été approuvé à l’unanimité par le sénat.
La réconciliation chrétienne influencera-t-elle les élections?
Elle atténuera les tensions.
Comment voyez-vous la scène électorale avec l’argent qui a commencé à être versé?
Cette généralisation de la culture de la corruption dans le pays, nous la critiquions depuis 1943. Toutefois, en ce temps-là, l’argent versé pouvait être contré mais de nos jours, les sommes versées sont si énormes qu’elles nécessitent beaucoup d’argent pour les neutraliser.
Que pensez-vous de la visite de Michel Aoun en Iran?
A mon avis, c’est une visite naturelle. Une visite de reconnaissance de la dimension que représente le leadership et la personnalité de Aoun au sein de la société libanaise, l’Iran ayant intérêt à s’ouvrir sur les leaders chrétiens et ces derniers ont intérêt à entretenir des relations avec un pays de cette ampleur. Pourquoi nous priver de cette dimension stratégique?
Ecartez-vous la possibilité d’une guerre régionale?
Dans l’absolu il n’y a rien de définitif.
D’aucuns parlent du retour de l’armée syrienne au Liban.
Ce risque n’existe pas.
La chaîne de télé Al-Jazira avait laissé entrevoir un déploiement syrien au Liban jusqu’à Tripoli avec l’ombrelle européenne pour lutter contre le terrorisme...
Si, à Dieu ne plaise, le chaos venait à régner chez nous, le problème sécuritaire s’aggraverait et l’Armée libanaise ne pourrait y faire face; la responsabilité incomberait, alors, à la communauté internationale et, à leur tête, l’Europe. Nul besoin alors de parler de retour des Syriens, les choses prendront un cours différent.
Vous présentez-vous aux élections?
Oui. Si Dieu le veut.
Votre liste est-elle prête?
Elle sera formée de Abdel-Rahim Mrad, Fayçal El Daoud, de moi-même et d’autres...

NADINE FARRA ZAKHEM
Article paru dans "La Revue du Liban" N° 4182 Du 1 Au 8 Novembre 2008
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